24/02/2007

19 JANVIER 2007: Une Cascade de Désagréments

Pour avoir droit à une AOC, les vins doivent répondre à un cahier de charges. Celui-ci comprend des contraintes se voulant de typicité, comme les délimitations géographiques qui contrôlent donc l’origine. Ou comme l’encépagement. On ne peut pas assembler les vins comme on veut, certains cépages ne peuvent entrer dans l’appellation. Un exemple réputé, la cuvée Z de Zind-Humbrecht à base de chardonnay est déclassée en vin de table, le célèbre Trévallon en Baux de Provence est déclassé en vin de pays en raison de la présence de plus de 20% de Cabernet Sauvignon. Il y a aussi des paramètres qui se veulent plus qualitatifs, comme les données analytiques, le rendement et la densité de plantation. Certaines appellations veulent aller plus loin, comme les Baux de Provence qui pourrait inscrire la culture biologique dans la charte AOC.

Mais ce n’est pas tout ! Si la pertinence des paramètres précédents peut être discutée ; ils sont relativement objectifs. Bien sûr, on peut les contourner. Qui va pouvoir vérifier les assemblages dans la bouteille ? Plus grave, des rendements trop élevés reçoivent souvent des dérogations et puis il suffit pour les respecter de faire la déclaration de récolte en fonction, et d’écouler les raisins superflus autrement, voire de les laisser sur pied. Dans ce cas, le raisin qui va dans la bouteille est pourtant bien issu d’un rendement trop élevé !

Mais ce n’est donc pas tout ; il y a aussi la dégustation d’agrément. Et là, je pousse mon coup de gueule. J’ai rendu visite la semaine passée à la plupart de mes vignerons alsaciens préférés, il se fait que trois d’entre eux ont connu ce problème pour leur dernier millésime.

Je commence par Vincent Stoeffler, à Barr. Pour la première fois de sa carrière (environ 20 ans) un de ses vins est déclassé, pire, c’est son grand cru Kirchberg, qui fait sa juste fierté, qui reçoit les foudres des comités d’agrément. Je l’ai dégusté ! C'est un vin un peu austère, comme l’est souvent le Kirchberg de Barr dans sa jeunesse. Mais pas plus que le 2004, il est par contre très sec, avec une belle matière, comme j'aime, un peu fermé, mais un très bon de potentiel.

?Et bien, le verdict, déclassé... manque de matière ...Inoui !

Ensuite, je vais chez Jean-Pierre Frick; chez lui c'est génial!?En général, les vignerons m'évitent les commentaires un peu trop vendeurs sur leurs vins ; mais lui, c'est carrément à l'aveugle (enfin il demande si je préfère et je suis joueur;-)Nous dégustons, ce qui est peut-être mon 50eme vin de la journée. Je suis fatigué, mais pour moi, l’origine du vin qu'il me présente est évidente, donc j'ose; je lui dit, « on change de cépage, c'est du muscat! ». Il me répond, « je suis heureux ». Il m’explique alors qu’il s'agit de son grand cru Steinert 2004, refusé pour … manque de typicité...J’ai reconnu le cépage ; je n’en tire aucune gloriole. Car si ce n'est pas un muscat variétal, ce n'est pas autre chose qu’un muscat.

Et puis, c'est un grand cru, le Steinert !!! Et le seul producteur de Steinert, c'est Frick! Il n'y en a pas d'autres! Donc le seul qui pourrait juger de la typicité de ce grand cru, c'est sans doute Jean-Pierre lui-même. Mais non, déclassé! Re-Inoui !

Je ne sais pas si vous suivez car il est tard (en tout cas pour moi), mais c'est apparemment n'importe quoi ces dégustations d'agrément. Et je ne parle pas de supers vins atypiqes pour cause de sans soufre ou des notes d’oxydation ménagée de certains vins dont le fruit et le terroir explose en bouche qui sont refusés par des dégustateurs aux références œnologiques très obtuses. Ca c’est souvent le cas des vins de Bruno Schueller, dont le fameux (et délicieux) grand cru Pfersirgberg ne reçoit pas souvent l’agrément (vous le connaissez sous le nom de « le verre est dans le fruit »). Non, je parle de vins aromatiquement corrects, comme ce jour là encore, le super riesling « cuvée particulière » de Bruno Schueller. Il est aussi passé à la trappe, verdict : manque de matière. Dingue, les vins de Bruno sont justement réputés pour leur matière et leur maturité. Mais attention ; aussi pour leur absence de sucres résiduels. Et voilà peut-être une piste pour expliquer cette cascade de … désagréments…

A moins de ne jamais boire de vins d’Alsace , ou de vivre sur une île déserte uniquement approvisionné par les vins de Gérard et Bruno Schueller, vous l’avez constaté, les vins d’Alsace sont de plus en plus sucrés, et le riesling n’échappe pas à la règle ! On retrouve donc probablement, dans une même série d’agrément une grande majorité de vins aux sucres résiduels et puis perdus au milieu, un ou deux valeureux vins secs. Et c’est peut-être là que le bât blesse. On sait que le sucre apporte de la rondeur, rend le vin plus consensuel, mais apparemment, un peu de sucre résiduel ferait aussi office, pour beaucoup de dégustateurs officiant là bas; de preuve de matière, de richesse, de maturité, que sais-je encore. C’est évidemment très réducteur et souvent très faux. Mais cela montre que les vins secsrefusés, ne manquerait donc, non pas de matière ou de richesse, mais bien de sucre résiduel… un comble !

Alors, entre la jalousie des uns, l’incompétence des autres ; les rôles ambigus des œnologues et vignerons qui sont juges et parties ; et surtout au vu du nombre de vins refusés à l’agrément et dont je me suis délecté (il y en a à notre carte ;-), je me demande simplement, si l’appellation ne devrait pas se limiter, à ce qu’elle garantit uniquement dans les faits, l’ORIGINE.

Ensuite, le « marché » fera le reste…Dernier mot, j'ai cru lire que cela ne posait pas de problème au vigneron, une belle étiquette, un nom original et on peut le vendre plus cher. Il y a des exemples connus, la Valinière de Barral a, justement, fait parler de lui, la quintessence de mes roujetons de Dagueneau se vendait plus cher que le vin an appellation. D’autres, choisissent sciemment de quitter l’appellation, pour éviter ces désagréments et pour surtout, fuir au maximum la bureaucratie.

Mais ce ne sont que des exceptions. Pour le reste, ce n’est pas vraiment vrai;-). Beaucoup de vignerons sont attachés à LEUR appellation et vivent très mal ce déchirement. Et puis je peux vous l’assurer, beaucoup d’acheteurs, sont encore rassurés par une appellation classique et hésite, hélas, à investir 20 euros dans un … vin de table.

Alors, tiens pour le plaisir, une liste des vins de table à la carte :

Casot des Mailloles : en appellation Collioure jusque fin des années 90, suite à un refus d’agrément et par horreur de la bureaucratie, les castex proposent maintenant toutes leurs cuvées en vin de table … et de plage

Rene Mosse: Son rosé, son rosé d'Anjou, par solidarité avec Mark Angeli, récidiviste du désagrément, il est sorti de l'appellation; il nous propose son Achillée mon Rosé! , une corbeille de fruits bien mûrs!

Terre Inconnue : Robert Creus n’a jamais revendiqué d’appellation, aussi en raison des pertes de temps causées par les paperasses. Toutes ses cuvées sont en vin de table, la Sylvie un bijou pur syrah est donc le vin de table le plus cher de ma carte (mais il les vaut largement)

Leon Barral : Ici, c’est différent. Les autres cuvées de Barral sont en appellation Faugères ; et c’est en raison d’une teneur trop élevée en acidité volatile que sa superbe cuvée Valinière 2001 a été refusée à l’agrément. Elle était superbe, cela a fait un peu de pub méritée pour le domaine, mais ce n’est pas le but de Didier Barral . le 2002 est en Faugères et il est un peu moins grand … A noter, une nouvelle stupidité, le millésime ne peut être mentionné sur l’étiquette. Mais cela nous vaut de beaux contournements de loi, comme le « classique » N° de lot, ou plus élégant, cette petite couvée de canards de la valinière.

Gérard Schueller & Fils : Ici aussi, des cuvées sont régulièrement recalées par des jaloux ou des in compétents. Le Verre est dans le fruit, grand cru Pfersirgberg en est un exemple frappant ! Il y avait aussi son très bon crémant sans soufre 2000, recalé pour amertume, mais je n’en ai plus ; vous l’avez trop aimé ;-)

Jean-François Ganevat : Pas de refus d’agrément, mais un caractère explorateur trop peu contrôlé. Son superbe « j’en veux », croquant à souhait est en vin de table en raison de l’encépagement. De vieux ceps d’enfariné, égrappés à la main, vinifiés sans soufre ; avec du béclan, du greush, du noah et bien d’autres. On dit même que le copain de Monica serait passé par là …

André et Mireille Tissot : Un retour aux sources pour la cuvée Spirale de Stéphane Tissot, qui n’a pas droit à l’appellation « vin de paille » car le taux d’alcool est trop faible. Il aurait falu pousser la levure pour y arriver. A la dégustation, l’équilibre était parfait, Stéphane n’a pas voulu forcer, il a bien eut raison.

Domaine Viret : Pas de désagrément ici, juste un choix d’encépagement original (et bon).Beau-Thorey : Ici aussi, on en fait qu’à sa tête ! La cuvée Ultime, le joyau du domaine, assemble des vielles vignes d’aramon et d’autres, n’ayant pas droit à l’appellation.

Christophe Beau nous a conté l’épopée du rachat de ces très vieilles vignes dans un superbe roman : la danse des ceps. Une lecture indispensable pour tout amateur de vin. A ne pas rater !

Et donc bientôt à la carte, nos Alsace préférés:

Le XXC ex Kirchberg de Vincent Stoeffler

Le Muscat Steinert de Jean-Pierre Frick (on distingue sur l'étiquette les mentions grand cru; mais elles sont barrées ;-)

07:12 Écrit par Laurent dans Coups de Gueule | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Belle brochette de VdT - j'aime beaucoup les deux des trois Alsaciens, que je connais: Schueller et Frick - aussi bien en blanc qu'en rouge. Une contre etiquette pour déjouer les interdiction du règlement francais (pas de millésime et pas de cépage) s'impose - et tant qu'on y est, on peut donner quelques informations de plus pour l'amateur. Je vais y refléchir pour ma prochaine mise...

Écrit par : Iris | 24/02/2007

Très interessant ces commentaires sur les problèmes d'agréments.Il faudrait effectivement refondre tout ce système d'obtention qui favorise le nivellement par le bas et la standartisation des bouteilles. Un brin d'élevage en barriques, une absence de filtration ou une couleur trop soutenue et vous passez à la trappe...Et que dire de vouloir coller le plus au terroir en travaillant les sols, en s'abstenant de levurer et de chaptaliser, vous deviendrez un atypique ! On peut être fier parfois d'appartenir au club de ces vins de table "haut de gamme" encore faut il pouvoir s'en sortir financièrement. Il est certain que l'on ne devrait juger que de la qualité du vin mais les consommateurs parfois sont encore marqués par beaucoup de préjugés, alors mettre un vin de table pour le repas du dimanche... Donc bon courage aux cavistes pour refaire l'éducation de ceux-ci et de soutenir les vignerons qui patissent du système des appellations.

Écrit par : przezdziecki | 25/02/2007

Cascade Bonjour Iris,
mon prochain sujet traite des contre étiquettes, on en rediscute!

Bonjour Stephan,
oui c'est vrai qu'il faut beaucoup expliquer et réapprendre aux amateurs de dégsuter avec leurs ripes et pas avec l'étiquette voire pire, avec les canons de l'oenologie moderne
PS est ce que tu n'étais pas au havre il y a 15 jours?

Écrit par : LaurentM | 27/02/2007

Nonobstant la date le contenu semble être encore captivant à apprendre. La dichotomie de l’agrément et le désagrément peut être perçue en qualité d’un conflit éternel.

Écrit par : David - Name | 06/05/2009

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