20/02/2009

CADAVRES EXQUIS; Les Rouges

Le jeune amateur rêve souvent de se faire une cave, le jeune papa encave le millésime de naissance de son enfant, mais il n’a pas toujours le choix dans la date et budget oblige, dans la qualité.

A contrario, la plupart des dégustations que je lis, que j’organise, ou auxquelles je participe, font la part belle aux vins jeunes. Et quand par miracle une de ces vénérables bouteilles choisi de croiser notre route, nous nous sentons désarçonné, déformaté que l’on est devant ces arômes en décomposition peu courants ; et parfois plus impressionné par l’âge de la bestiole que par le vin lui-même.

Alors pour exorciser ce sentiment, et qui sait, se réconcilier avec les autres générations, j’ai décidé de consacrer, non pas un, mais deux ateliers, à ces vieilles reliques. Ayant commencé ma cave un peu tard, vieux signifie pour moi au minimum 10 ans. Tous les vins présentés seront donc au minimum du millésime 1998, le plus vieux, de 1927, un cadeau très apprécié. La plupart ont été sélectionnés à l’époque sur base des guides (RVF, Hachette, Parker), non point sur mes goûts.

Le compte rendu présenté ici est une synthèse de deux ateliers sur ce sujet à une semaine d’intervalle (entre parenthèses, le groupe qui a dégusté le vin est mentionné).

Côte du Jura, Poulsard, Pinot noir, Trousseau, Jean Bourdy, 1998 (1-2)

La robe est superbe, claire, brillante avec des reflets dorés. Le nez est présent, sur les petits fruits rouges (groseille) et un peu de prune. La bouche est sympathique, fraîche, bien fondue, courte, mais agréable. Le vin aura plus de succès avec le premier groupe que le second.

Morgon Les Charmes,, Gamay, Domaine du Colonat, 1998 (1-2)

Robe un peu plus sombre, peu évoluée. Le nez n’est pas très net, on y distingue un peu de fruit (cerise). L’aération n’y fait rien et la bouteille dégustée la semaine suivante était pire. La bouche est dure, il y a de la matière, mais aucun plaisir. Et puis ce goût de vieux fût ne passe pas. Aucun charme, Raté !

Madiran, Tannat, Montus, 1996 (1)

Robe sombre, disque à peine évolué. Nez expressif, sur le tabac, les épices et quelques fruits noirs. En bouche, les tannins sont bien fondus, il y a une certaine gourmandise, c’est suave, de belle longueur ; certains lui reprocheront une acidité excessive. Un vin qui serait parfait à table.

Cahors Carte Noire, Malbec, Merlot, Le Cellier du Sud Ouest, 1995 (1-2)

Robe plus claire que le précédent . Nez sur le raisin sec, un chouia de violette. La bouche est dure, diluée, courte, c’est franchement mauvais. Mais il y a pire, le 1997 présenté lors de la dégustation suivante, par exemple…

Bourgogne grand ordinaire, Le Chansonnier, Chanson et Fils, 1993 ? (en magnum) (1-2)

Robe claire, peu de traces d’évolution. Nez sur les fruits secs, un peu de cerise, légèrement viandeux. En bouche c’est encore ferme, mais avec pas mal d’acidité et du fruit. La finale est courte, mais beaucoup l’appréciée et le verrait bien sur un BBQ ou un fromage. A 2 euros la bouteille, c’était une affaire ;-) Le deuxième magnum rencontrera un succès similaire, étonnant.

Grand cru Clos de Bèze, Pinot noir, Domaine Duroché, 1993 (1)

Nez fruité, groseille avec une note florale. Robe claire, bouche fluide, agréable, fine. C’est bête à dire, mais l’écart avec le précédent ne semble pas évident pour l’assemblée. Plus de finesse, plus délicat, mais pas bien plus concentré… Agréable, mais je ne veux pas connaître le prix ;-).

Grand Cru Mazy-Chambertin, Pinot Noir, Henri Rebourseau, 1993 (1)

La robe est claire, et le nez semble partir sur des notes d’acidité volatile, un peu de madère aussi. La bouche est friande, plus dense que le précédent, mais le vin est manifestement en train de mourir sous nos yeux.

Pour la session suivante, je décide de sortir la grosse artillerie :

Grand cru Clos de Tart, Pinot noir, 1993 (2)

1993, ce n’est pas encore la période Pitiot du renouveau de ce cru monopole de la famille Momessin, mais j’avais eu l’occasion de le déguster déjà et c’était vraiment bon. La robe de celui-ci est nettement plus foncée que celle de mon chansonnier. Le nez est un peu réduit, mais libère à l’aération des notes animales, de rose fanée, de feuille mortes et un peu de fruit (cassis), c’est nettement tertiaire, presque d’école. La bouche est plus ferme, nettement plus dense et plus longue que les vins précédents. C’est franchement bon à défaut d’être grand, mais tous les regards ne me semblent pas convaincus, certains restant sur la fraîcheur et la facilité du précédent.

Bourgogne, Pinot noir, ???, 1927 (2)

Le deuxième groupe aura droit à la plus vieille bouteille, une bouteille de Bourgogne, c’est la seule chose dont on soit certain, de 1927 apparemment, mais pas de trace d’appellation. L’extraction du bouchon est déjà une aventure. Il se fond littéralement autour de la vis, pour enfin se laisser, partiellement, évacuer. Je verse le premier verre, et surprise, ce vin n’a plus aucune couleur rappelant le rouge, c’est clair, c’est brun, même pas tuilé, brun clair.

Une bouteille identique bue quelques semaines auparavant était, elle, très rouge et dense. Le nez de celle-ci est sans concession, c’est du madère. Mais du bon, pas celui que j’avais proposé à la dégustation sur les vins oxydatifs, non, il y a comme une fraîcheur ici. Fraîcheur que l’on va retrouver en bouche. Il faut évidemment apprécier le goût de madère, mais c’est franchement buvable, alors que l’on pouvait croire le liquide plat et mort. Bon tout le monde n’apprécie pas, mais c’est un peu comme les oxydatifs du Jura, non ?

Bourgogne, Gevrey Chambertin, Pinot Noir, Faiveley, 1966 (2)

On retrouve dans le vin les arômes de madère, avec plus de matière en bouche, mais moins d’acidité. Des tannins un peu secs en finale. Pas désagréable mais sur le déclin.

Graves, Cabernet Sauvignon, Merlot, La Gravière Bellefont, 1990 (1)

Robe assez évoluée, un peu trouble. Nez fumé, avec des notes végétales pas désagréables, un peu de tabac, des feuilles mortes. La bouche est fluide, mais fine et suave ; ce n’est pas long, mais ce n’est pas mort non plus. Un vin bien apprécié ; j’en avais bu des hectolitres à l’époque, sur ses arômes de goudrons. Il a bien tenu, c’était la dernière…

Saint-Estèphe, Château Troupian-Mouleyre, 1988 (1-2)

Disque évolué, nez assez simple mais agréable, sur le raisin sec et la prune. Il y a encore de la mâche en bouche et un peu de tannins autour de la chair. C’est simple mais pas désagréable, à nouveau, il se porterait mieux à table. La deuxième bouteille n’avait pas les mêmes qualités et paraissait plus fatiguée.

Grand Cru classé de Saint Julien, Cabernet Sauvignon (66 %), Merlot (26 %), Château Talbot, 1988 (1)

Robe sombre, peu évoluée, un peu trouble. Nez très présent, animal, cassis, très expressif, dans un registre évolué mais avec encore du fruit. Les tannins sont bien fondus, la bouche est vraiment gourmande, pulpeuse, même si la finale est un peu courte. La bouteille est vidée rapidement, c’est toujours bon signe ! ET pourtant ce que j’en ai lu n’étais pas élogieux, d’autres repères sans doute.

Saumur Champigny, Les Fosses de Chaintré, Cabernet Franc, R-N Legrand, 1995 (2)

Robe noire, nez violent, avec des notes animales, beaucoup de cassis et de violette. la bouche est pulpeuse, gourmande, les tannisn biens fondus. Ce n'est pas long, mais ça croque sous la dent, un style presque naturel, délicieux et excellente surprise pour cette cuvée peu onéreuse, qui paraît tout juste adolescente. C'est normal, elle n'a que 13 as ;-)

Grand Cru classé de Pauillac, Cabernet Sauvignon (70%), Merlot (25%), Cabernet franc (5 %), Château Grand Puy Lacoste, 1989 (2)

La robe est encore sombre, très sombre. Le nez décline des notes tertiaires se rapprochant des feuilles mortes, avec un peu de bois, de tabac et du cassis, plutôt sur la branche et la feuille que le sirop. C’est assez austère. La bouche est du même tonneau. Stricte, avec de la densité, mais des tannins encore présents. Si tout le monde reconnaît la plus grande densité et longueur par rapport au St Estèphe par exemple, peu semblent y prendre plaisir et il restera une demi-bouteille pour le lendemain… Décidément, les goûts changent …

On reste dans les Bordeaux avec le deuxième groupe et un

Pomerol, Merlot, Château Vray Croix de Gay, 1959 ? (2)

Robe tuilée, mais encore dense ; nez discret, bouche veloutée manquant un peu de tonus. Il me rappelle un peu le 1995, le seul que je connaisse de ce château d’ailleurs. Pas désagréable.

Moulin des Costes, Mourvèdre 60 %, Domaine Bunan, 1998 (1-2)

Je me souviens encore de mon émotion quand, après avoir vu les 5 étoiles reçues par cette cuvée dans la RVF, dans ce millésime, je la croise au Cora. Sans goûter, je me précipite et remplit mon caddie (enfin j’en prends 5 quoi). Une première goûtée sur le champ et déjà une déception, c’est dense, aromatique, mais trop alcoolisé à mon goût, cela manque vraiment de fraîcheur. Dix ans plus tard, la première bouteille ouverte se présente mal, le fruit est très présent, les épices aussi, mais il y a comme un manque de netteté. Un goût de bouchon apparemment comme le confirmera la bouteille ouverte la semaine suivante. Sur cette dernière, le nez est impeccable, très fruit, cassis, mûre, poivre, et épices chaudes ; mais déjà, une odeur d’eau de vie un peu prenante. L’attaque est ronde, suave, dense, mais manque de fraîcheur, en finale, l’alcool ressort nettement. À boire un peu plus frais et à table sur du gibier. Déception.

Gigondas, Mourvèdre, Grenache, Domaine de la Daysse, 1998 (1)

Robe un peu évoluée, nez complexe de cerise mûre, de fruits à l’eau de vie, de cannelle. La bouche est à la fois ferme et suave, d’une belle densité. La finale est assez longue, un peu rustique dans les tannins, mais contrairement au précédent, on y retrouve fraîcheur et envie d’en reprendre un verre. Une très bonne surprise.

Gigondas, Grenache, Mourvèdre, Domaine St Gayan, 1998 (2)

Moins de chance dans le second groupe, le vin est peu expressif, fermé et plus de rusticité encore. Il manque aussi de netteté, mais le bouchon a l’air correct. À revoir.

Roc des Mates, Syrah, Domaine de Cazeneuve, 1998 (1-2)

Je l’attendais, celui-là. Il avait fait partie du casting d’un de mes premiers ateliers entre amis, organisé en 2000 ou 2001, et consacré au millésime 1998 dans le Languedoc. C’était incontestablement un des vins de la soirée où il ferraillait pourtant avec d’autres partenaires au beau pedigree (Bébian, Aiguelière, …).

Il sera à la hauteur lors de ses deux sorties. Robe de soirée, nez puissant, presque violent, déclinant tous les parfums de la garrigue du Sud ; arômes animaux, de sang, de lard fumé, très complexe. Et tout cela se retrouve sur chaque papille, et plus loin encore, dans la finale. C’est vraiment suave, goûteux, pulpeux, charnu mais non dénué de finesse. Très très beau vin et d’une régularité exemplaire. On me glisse dans l’oreille qu’il serait en conversion bio, je le note !

Mon classement plaisir:

1. Roc des Mates, Domaine de Cazeneuve 1998

2. Bourgogne Grand Cru Clos de Tart 1993

3. Saumur Champigny Les Fosses de Chaintré 1995

4. Château Talbot 1988

5. Madiran Montus 1996

et une mention spéciale à cet ovni de 1927...

Ne manquez pas la suite et les blancs !